Les Mythes du Christianisme

Des héritages grec et romain

aux valeurs fondatrices de l’Occident

 


Conclusion


Passent les événements mythiques...

Restent les valeurs

 

Si, pour aller à l’essentiel, on veut résumer le corpus doctrinal du Christianisme, on peut dire de lui qu’il possède deux composantes : une spiritualité dogmatique d'une part, une spiritualité pastorale d'autre part. Intimement imbriqués dans la littérature et le culte chrétiens ces deux courants de pensée demandent à être clairement distingués tant leur inspiration et leur implication culturelle sont souvent différentes voire opposées.

Comme nous l’avons vu dans ces propos qui lui sont exclusivement consacrés, la spiritualité dogmatique avec sa filiation juive et surtout païenne gréco-latine est le fruit d'une révélation divine reçue au cours des siècles par le peuple et les théologiens chrétiens, révélation introduisant dans un sur-monde et gage de vérité absolue. Elle se rapporte à des événements considérés comme authentiques par les croyants, d’ordre mythique pour les autres : la Chute originelle et la Rédemption sacrificielle. C’est cette spiritualité qui fonde la religion chrétienne dans sa spécificité.

Quant à la spiritualité pastorale, elle découle en droite ligne de l'enseignement de Jésus, tel qu'il se dégage des écrits du Nouveau Testament après avoir été distingué et séparé du donné mythique édifié autour de la personne de Jésus et présent dans ces mêmes écrits. Excellent témoin du progrès de l'esprit humain, pur produit du Judaïsme avancé, son contenu est essentiellement moral. Cette spiritualité engendre respect de l'autre et tolérance. Elle est tournée avant tout vers les œuvres de justice, de charité, de fraternité et d'assistance. Ce qui est véhiculé par ce courant pastoral chrétien est en somme une Sagesse, celle de Jésus en tant que « Maître de vertu » et « Phare de l'Humanité » (E. Renan), sagesse humaine directement accessible aux hommes qui le désirent.

Le texte du Credo auquel adhérent les croyants catholiques permet particulièrement de cerner les deux courants de pensée en question et de voir comment les données d’ordre historique qui relèvent du savoir sont intimement mêlées à celles d’ordre mythique qui relèvent de la croyance :

Je crois

- en Dieu-le-Père Tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ;

- en Jésus-Christ, fils unique de Dieu-le-Père, qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie, qui a souffert sous Ponce Pilate, qui a été crucifié, qui est mort, qui a été enseveli, qui est descendu aux enfers, qui est ressuscité de morts le troisième jour, qui est monté au ciel, qui est assis à la droite de Dieu le Père Tout-Puissant d’où il viendra juger les vivants et les morts ;

- au Saint-Esprit.

Je crois

- à la Sainte Église catholique,

- à la communion des saints,

- à la rémission des péchés,

- à la résurrection de la chair,

- à la vie éternelle.

 

Si, en héritant d’une clef qui s’est forgée lentement en quelque trois siècles, cette fin du deuxième millénaire permet de distinguer le contenu propre de chacune des deux spiritualités en question, elle permet aussi de juger de leur devenir respectif : la première, divine, a amorcé un déclin inexorable comme en témoignent les multiples tentatives des théologiens modernes de trouver un nouveau sens aux événements fondateurs, la seconde, humaine, capable de susciter de nouvelles formes de croyance et de religiosité, est bien vivante.

Suivant une évolution reproduisant à l’identique celle de la religion païenne gréco-latine, la religion chrétienne, en changeant de statut dans la conscience du grand nombre, est arrivée après une phase théologique qui aura duré près de deux millénaires, à sa phase proprement mythologique. Avec le temps, le religieux s’est métamorphosé en culturel. Comme l’écrit Veyne[1] : «l’humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes : elle est sortie ou va sortir de sa préhistoire. Notre philosophie a toujours pour mission de réconforter et de bénir, mais c’est la (r)évolution qu’il faut maintenant conforter. À nos yeux le mythe a cessé de dire vrai ; il passe, en revanche, pour n’avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale, à défaut d’une vérité ». Car les mythes ne sont pas seulement des événements qui, avec le temps, apparaissent légendaires et s’estompent dans les mémoires. Avec leur incomparable puissance symbolique ce sont aussi des valeurs spirituelles induites, des valeurs qui modèlent les hommes et imprègnent durablement les civilisations et les cultures. Détachées lentement de l’événement qui les a vu naître - tel un individu qui, avec le temps, arrive obligatoirement à oublier ses ancêtres et à ne plus se reconnaître en eux - ces valeurs perdent leurs caractères spécifiques et deviennent progressivement autonomes. Confrontées alors à d’autres traditions, elles ne concernent pas seulement les croyants confessant le caractère divin de l’événement fondateur, mais les hommes de toutes conditions et de toutes origines qui, après en avoir jugé en pleine liberté, décident de les adopter ou de les refuser.

Avec l’évanouissement dans les esprits de l’événement primordial qui l’a engendrée cette spiritualité perd sans nul doute la charge émotionnelle et l’autorité rassurante qui découlaient de la référence divine. Après avoir porté des générations et des générations, elle a laissé la place au silence, à la solitude, voire à l’angoisse que les hommes, par la grâce et la présence des dieux, n’avaient pas eu à affronter depuis le début de leur aventure. Une foule d’entre eux privés de leurs repères est maintenant en désarroi, condamnée à la recherche d’un nouveau sens, de nouveaux rêves, d’une nouvelle sagesse… Néanmoins - après qu’auront été écartés le pessimisme, le scepticisme, voire le nihilisme tendant aujourd’hui à remplacer l’optimisme paradisiaque des idéologies effondrées - restera toujours ouvert l’accès à de nouvelles transcendances fondées sur l’homme et sur une nouvelle forme du sacré, ce Sacré inhérent à la nature humaine.

Qui connaît aujourd’hui l’histoire fabuleuse de Prométhée ? Qui bientôt connaîtra celle de la Chute et de la Rédemption ? Quelques individus sans doute ! Pourtant qui, en Occident, n’aura hérité à son insu des valeurs pérennes transmises par ces mythes ?