Les Mythes du Christianisme

Des héritages grec et romain

aux valeurs fondatrices de l’Occident

 


Introduction


À la base de toute civilisation il y a des mythes. « Ces choses n'eurent jamais lieu, mais elles demeurent...», dit Sallustius dans Des dieux et du monde. C'est ainsi que, par l'intermédiaire du Christianisme qui l'a profondément marquée, la civilisation occidentale, tout au moins celle des temps historiques, repose sur deux piliers mythologiques fondamentaux : le pilier grec et le pilier juif.

Selon les apparences, les dieux de l'Olympe semblent dormir dans leur linceul de pourpre. Pourtant, une certaine présence du paganisme gréco-romain plane toujours sur l’Occident. En opposition radicale à la pensée eschatologique chrétienne, pensée dédaigneuse du monde d'ici-bas et tournée vers l'au-delà, la pensée païenne qui tend à établir le bonheur sur la terre n'a cessé de cheminer dans notre univers. Malgré les obstacles, cette pensée, à la manière d'une rivière souterraine, a réussi discrètement à se frayer un chemin. Prométhée, Œdipe, Antigone, Narcisse, Orphée, Sisyphe... ont inspiré et inspirent toujours les écrivains. Renan[1] dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse écrit : « Quand je vis l'Acropole j'eus la révélation du divin », Nietzsche communie avec les mythes de la Grèce et de Rome. Plus près de nous, Montherlant exalte les vertus de la païennie. Et de nos jours encore l'attirance pour cette pensée reste vive dans les pays latins. Pauwels[2] ne déclare-t-il pas : « Je crois au retour d'un paganisme spirituel ».

Mais le Christianisme, en héritant avant tout des grands mythes cosmogoniques du Judaïsme, en créant ses propres mythes et en les diffusant sur tous les continents avec une énergie et une efficacité remarquables, a manifestement éclipsé depuis deux mille ans la mythologie païenne gréco-latine. Or voici qu'il subit depuis quelques dizaines d'années un déclin spectaculaire. Pourquoi cet effondrement brutal alors qu'il avait su résister victorieusement depuis ses origines à de multiples oppositions ou dissidences et, depuis plusieurs siècles, aux données de la science ?

 

Des mythes en général

 

Si les mots mythique et mythologie (du grec muthos - fable) apparaissent dès le XVe siècle dans les textes français, le mot mythe est relativement récent. C'est seulement dans son édition de 1803 que le Dictionnaire de l’Académie précise que le mythe représente un trait de l'histoire des temps héroïques. La mythologie, quant à elle, ne se rapporte qu'aux récits fabuleux de l'Antiquité païenne.

Pour Littré, en 1873, la mythologie n’est encore que l'histoire des personnages divins du polythéisme.

Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que certains dictionnaires prennent en compte un fait essentiel : les mythes ne s'appliquent pas seulement à l'Antiquité méditerranéenne mais à tous les peuples, à toutes les civilisations, à toutes les religions. Le Larousse précise ainsi que le mythe est un récit légendaire mettant en scène des dieux et comportant une signification symbolique. Pour Mircea Éliade[3] le mythe constitue une histoire sacrée, histoire concernant les actes des Etres surnaturels, et considérée comme vraie par une communauté de croyants. De plus, le mythe peut représenter le fondement d'une existence, d'un comportement, d'une conception du monde, d'une certaine philosophie. Il exprime et enseigne indirectement des règles de vie, des interdits, des sentiments. Il fait en outre l'objet de rites cérémoniels qui l’actualisent et le réactivent.

Cette dernière conception est tout à fait satisfaisante. D'une part, elle admet d'autres mythes que ceux qui se rapportent aux Origines ; d'autre part elle intègre bien le fait que la vérité et le sacré sont deux notions intimement liées dans la population croyante qui adhère au mythe.

Pour aller à l'essentiel, nous dirons que, dans son acception moderne qui marque une rupture avec l’Histoire, le mythe est un récit légendaire, fabuleux, merveilleux, fantastique, n'ayant rien de vraisemblable mais qui est porteur de sens, disons même d’une vérité. Ainsi que l’écrit Paul Valéry[4] : « Il n’est de discours si obscur, de racontar si bizarre, de propos si incohérent à quoi nous ne puissions donner un sens ». « Le mythe est véridique, écrit de son côté Paul Veyne[5], mais au sens figuré ; il n’est pas vérité historique mêlée de mensonges : il est un haut enseignement philosophique entièrement vrai, à condition qu’au lieu de le prendre à la lettre on y voie une allégorie». Pour Claude Lévi-Strauss, « le mythe est un langage ».

Le mythe se rapporte donc à un événement donnant lieu à une croyance ou à une certaine vérité qui engendre des valeurs dont la pérennité est manifeste au sein d’une population déterminée. Même lorsque la réalité devient légende et que la croyance initiale disparaît, les valeurs du mythe sont capables de vivre et d'évoluer pour leur propre compte en suscitant un intérêt perpétuellement renouvelé. Comme l’écrit Debray[6] : « Ce n’est pas parce que Dieu est mort, qu’est morte la théologie instinctive et inconsciente qui nous pousse à placer au départ de toute histoire une origine, puis un processus ; un Créateur, puis des créatures ; une Essence, puis des phénomènes ; une Fin idéale puis des moyens subordonnés ».

 

Parler des mythes, c'est en effet avoir présent à l'esprit que les histoires qu'ils comportent imprègnent toute une société et ce souvent à l'insu de ses membres : « La mythologie d'un peuple, écrit Schelling[7], naît en même temps que sa conscience individuelle, grâce à laquelle il est tel peuple, et non tel autre ». C'est dire que le mythe ne concerne pas seulement les croyants d'un certain territoire mais toute la société vivant à leur contact. Le qualificatif de chrétienne volontiers attribué à la civilisation occidentale témoigne bien de cette profonde imprégnation par les mythes judéo-chrétiens. Se transmettant de génération en génération à la façon d'un phénomène héréditaire aux racines largement méconnues, perpétués par les traditions ou imposés par les contraintes communautaires, certains mythes ont ainsi traversé les millénaires, réalisant un conditionnement extrêmement efficace des sociétés humaines et un subtil modelage des civilisations et des cultures. Comment n'être pas subjugué de leur importance en mesurant la place tenue jusqu'à nos jours par ceux que les Hébreux et les Grecs ont élaborés il y a près de trois millénaires ?

Présents dans toutes les civilisations à la recherche d’une certaine sagesse, les mythes, qui disent quelque chose à quelqu’un sur quelque chose sont en effet des récits signifiants. Fruits d'une pure imagination ou élaborés à partir de données d'expérience, voire parfois d'une certaine matière historique, ils traduisent, sous une forme concrète et avec un certain souci pédagogique, des intuitions et des idées. Du moins en ce qui concerne les mythes des Origines, on constate qu'ils répondent toujours aux grandes questions et interrogations que les hommes se sont posées et se posent encore sur eux-mêmes et sur l'univers qui les entoure (la formation du monde, l'origine des hommes, la souffrance, la mort, les inégalités...). Ils apportent une révélation sur ce qui est caché. Ce ne sont donc pas des récits purement fantaisistes ou extravagants comme le sont contes et fables : ils traduisent une recherche de sens et proposent une explication conforme aux données de l'époque... Expression d'une pensée encore confuse, primitive, irrationnelle, voire grossière, ils sont la manifestation privilégiée d'une vie intellectuelle intense. Par l'imagination dont elle témoigne, la formation des mythes représente sans nul doute l'amorce de la pensée philosophique que les Grecs illustreront avec l'éclat que nous connaissons. Ne leur revient-il pas à la fois l'élaboration de la pensée logique et l'invention de mythes grossiers ? Il y a là un processus a priori paradoxal mais en fait remarquable de continuité, processus dans lequel les chevauchements, les interpénétrations, les convergences entre mythologie et théologie d’une part, entre poésie et philosophie d’autre part, sont habituels.

À ce propos, on peut voir que chaque catégorie de croyants est portée à croire à la seule vérité de sa foi et à reléguer avec un certain dédain les diverses croyances d'autrui dans le domaine de la mythologie. Les doctrines théologiques développées dans le monde gréco-romain ne sont-elles pas devenues fausses croyances, superstitions et mythologie après l'avènement et le triomphe du Christianisme ? Il apparaît qu’il n’y a de mythes que ceux des autres : toute théologie, science du surnaturel révélé, n'est théologie que pour les adeptes et les théologiens d'une religion déterminée. Une théologie étrangère est toujours mythologie.

En effet, le terme de théologie créé par les Grecs - en un temps où l’objectif et le subjectif, le réel et le fictif, le vrai et le faux, étaient encore confondus - désignait le discours sur les dieux et les héros. Avec l’évolution de la pensée conceptuelle conduisant du mythos au logos, une distinction s’est imposée entre le discours rationnel sur Dieu - discours qui devient au sens strict théologie - et le discours fondé sur des données particulières à telle ou telle religion, données révélées qui vont, quant à elles, entrer dans le cadre de la mythologie.

Comme il est dit plus haut, le terme de mythes s'applique à des événements porteurs de sens, c'est-à-dire à des événements privilégiés inscrits dans la mémoire collective et dont l'importance culturelle s'est révélée avec le temps. Car il va de soi qu'on ne peut qualifier de mythes tous les événements imaginaires et non-vraisemblables ayant revêtu quelque signification, mais seulement les plus notables d'entre eux, cette appréciation relevant forcément d'un certain arbitraire. C'est ainsi que, à côté des mythes proprement dits, beaucoup plus nombreux sont les événements que l'on qualifiera simplement d'événements mythiques, soit qu'ils n'engendrent qu'une valeur culturelle modeste, soit qu'ils fassent partie intégrante d'un événement majeur qui va, quant à lui, être qualifié de mythe.

Un mythe comporte en somme deux éléments : un événement et une fonction :

- l’événement est remarquable par le crédit qu’on lui accorde et l’adhésion qu’il fait naître. Tributaire de la notion même de vérité, son statut évolue avec le temps : dans une première phase, que l’on peut qualifier de théologique, il est considéré par la majorité des contemporains concernés comme de foi ; dans une seconde phase, il devient légendaire au sens moderne : c’est la phase mythologique proprement dite

- la fonction est celle de signifier, d’expliquer, de symboliser, de donner du sens, de servir d’exemple, de justifier une croyance, un comportement, une pratique, une fête, une organisation sociale… Cette fonction, elle aussi, est appelée à revêtir dans les esprits des perspectives distinctes. La première est religieuse, la suivante, artistique et culturelle.

À côté de la lettre, transmise par voie orale ou écrite et commune à tous, il faut donc reconnaître les valeurs induites d’ordre spirituel ou génératrices d’action, valeurs qui vont être particulières et fort diverses.

 

Classiquement, les mythes se rapportent aux récits des Origines, récits anonymes et établis dans un passé indéterminé - in illo tempore - de l’Antiquité grecque. Pour reprendre une expression de Sallustius, il s’agit toujours de mythes théologiques. Ils donnent accès, en un temps primordial, à un monde surnaturel avec ses divers personnages (dieux ou non-dieux), ses lieux, ses événements...

À ces mythes théologiques du Commencement sont souvent associés, dans les mêmes traditions, des mythes de la Fin. Ce sont les mythes dits eschatologiques. Ils concernent les événements divins imaginés pour la fin de l’Histoire. Ce sont habituellement des mythes de restauration reproduisant d’une certaine manière les mythes des Origines.

Telle est la vision qui a prévalu jusqu’ici en Occident concernant le champ de la mythologie. Cette vision qui peut être dite classique, situe donc la mythologie hors des frontières spirituelles du Judéo-christianisme. Or, en cette fin de XXe siècle qui a profondément renouvelé l’étude des mythes, une telle vision essentiellement tributaire de la pensée judéo-chrétienne dominante apparaît terriblement partielle et déficiente. En effet, comme le veut une définition citée plus haut, le terme de mythologie ne saurait s’appliquer seulement à la théologie des religions polythéistes de l’Antiquité païenne mais aussi à celle des religions monothéistes, religion ancienne comme le Judaïsme ou religions plus récentes comme le Christianisme ou l’Islam. Il est manifeste en effet que ces dernières sont en continuité intellectuelle parfaite avec les religions antérieures : elles ont conservé dans leur doctrine nombre de données mythologiques de l’Antiquité judaïque et grecque et elles ont greffé leurs propres événements mythiques sur ces mêmes traditions. La différence fondamentale entre ces deux mythologies va résider uniquement dans le fait que les événements fondateurs des religions modernes vont comporter, outre des éléments imaginaires, des éléments d’ordre historique. Parallèlement, les récits de ces événements, qu’ils soient transmis par voie orale ou par voie écrite, ne sont plus totalement anonymes comme l’étaient les précédents : certains de leurs auteurs sont connus et situés dans le temps et l’espace.

C’est bien entendu cette conception associant mythologies anciennes et modernes que nous suivrons ici en remarquant d’emblée que le caractère mythique d’un événement se reconnaît, certes par l’analyse de ses éléments constitutifs, mais aussi par les interprétations et les interrogations multiples auxquelles il donne lieu au sein des populations concernées par le mythe. Nous verrons d’ailleurs qu’il s’agit là d’une caractéristique spécifique du mythe, caractéristique qu’illustre avec éclat l’immense littérature chrétienne.

Dans cette même perspective, il convient de remarquer que l’événement mythique est destiné, avec le temps, à changer de statut dans les esprits : à un certain stade de son évolution, il passe du réel au fictif, du religieux au profane, du théologique au culturel. Ce faisant, il génère une fécondité nouvelle.

À côté de ces mythes véritables ou théologiques mettant obligatoirement en jeu un surmonde, cet élément capital de la psychologie religieuse, l’Histoire, fait notable, a vu naître des mythes d’une tout autre nature : les mythes dits prophétiques. Ici, le caractère mythique témoigne essentiellement d'une conception de l'avenir particulièrement optimiste sinon utopique. Les faits et entreprises qui sont imaginés comme devant survenir dans le Futur restent toujours sur terre : nous ne sommes plus dans le monde surnaturel que toute vraie mythologie suppose. Néanmoins, ces mythes élaborés tout au long de l’Histoire nous retiendront aussi : ils restent inspirés et édifiés en référence directe aux mythes théologiques du Judéo-Christianisme et leur importance culturelle s’est révélée considérable jusqu’à nos jours.

 

Pour parler des mythes, nous allons largement utiliser la notion (et donc le terme) de valeurs. Contrairement à l’acception la plus courante suivant laquelle une valeur est obligatoirement positive, cette notion ne comporte dans notre esprit aucune appréciation, aucun jugement quant au caractère positif ou négatif et ceci dans quelque perspective que ce soit : perspective morale (valeur bonne ou mauvaise), politique (valeur efficace ou non), intellectuelle (valeur géniale ou nulle). La notion et le terme de valeur sont neutres. Car nous savons bien que dans toute histoire humaine le bon et le mauvais, l'heureux et le malheureux, le juste et l’injuste, l’actif et le passif sont toujours intimement liés et qu'ils s’apprécient en fonction des personnes et des cultures concernées.

Les valeurs sont en somme des données que l'imagination, l'intuition, le raisonnement, l’interprétation des hommes créent ou retiennent à partir du récit d’événements fondateurs. Témoin du caractère mythique de ces événements, les créations dans l’ordre philoso-phique, moral ou comportemental, les principes ou critères d’action, les imaginaires engendrés seront donc extrême-ment variables suivant les communautés qui ont hérité du mythe comme d’un capital de civilisation les imprégnant au plus profond d’elles-mêmes, modelant leurs modes de pensée et les téléguidant souvent à leur insu.

Si les valeurs découlent des événements mythiques fondateurs, on peut dire aussi que ces valeurs structurantes contribuent réciproquement à rendre vrais et crédibles les événements dont elles sont issues.

À l’exception peut être de ceux du Bouddhisme, les mythes ont en effet servi de creuset culturel à toutes les civilisations. C’est d’ailleurs de l’universalité de la croyance aux dieux que les philosophes grecs avaient développé l’idée d’une religion naturelle reconnaissant, comme la cause du tout, une instance supérieure, singulière ou plurielle, vision théocentrique du phénomène religieux qui devait rester sans rivale en Occident jusqu’aux Lumières du XVIIIe siècle.

 


Le Christianisme et sa mythologie

 

Comme toute religion, le Christianisme comporte bien entendu une métaphysique avec ses rites sacrés et une morale. Toutefois, si l'on veut résumer plus précisément son contenu, on peut dire de lui qu'il véhicule deux systèmes de pensée distincts. L'un est représenté par l'enseignement de Jésus de Nazareth - personnage considéré comme réel par la plupart des historiens - dont la naissance a été retenue comme le début d’une nouvelle ère. L'autre est constitué de données théo-mythologiques dont l’élaboration a débuté autour de la personne de Jésus à l’occasion de sa mort vers l’année 30. La première spiritualité se situe dans le domaine du profane, la seconde, radicalement différente et d’une tout autre nature, introduit dans le domaine mystérieux et fascinant du sacré où trône le divin.

Or pour l'essentiel ces deux spiritualités distinctes, édifiées à partir des deux personnalités historique et mythique rassemblées en Jésus-Christ, nous sont parvenues par les mêmes documents, c’est-à-dire le Nouveau Testament, ensemble d'écrits (évangiles et lettres) datant de la seconde moitié du Ier siècle et émanant des mêmes auteurs. C'est dire que les spiritualités en question y sont intimement imbriquées, les auteurs ayant simultanément réalisé une œuvre de chroniqueurs de la vie de Jésus et une œuvre de créateurs de données et représentations mythologiques. Il s'ensuit qu'il est le plus souvent impossible, en face de ces documents, de séparer de façon précise les deux types d'éléments constitutifs : ceux qui rapportent l'œuvre de Jésus en tant que Maître spirituel du peuple juif d'une part, ceux qui traduisent l'œuvre spécifique des auteurs d'autre part. Certes les écrits juifs contemporains du Nouveau Testament sont d'une aide précieuse pour juger de la judéité de Jésus, mais il est clair que sa pensée apparaît comme voilée, voire déformée, par les autres éléments de la doctrine nouvelle s'élaborant alors. De toute façon, dans la perspective qui est la nôtre, à savoir les mythes du Christianisme et non la personnalité et l’enseignement de Jésus, les incertitudes pouvant persister apparaissent relativement accessoires.

Dans un premier temps, nous examinerons les principaux mythes hébreux hérités par le Christianisme et intégrés par lui. Ces mythes fondamentaux conjoints que l'on peut qualifier de judéo-chrétiens, et qui représentent véritablement le noyau originaire du Christianisme, sont la Création, le Paradis Terrestre et le Péché Originel. Ils apportent une réponse à l'interrogation essentielle concernant l'origine du monde et de l'humanité : avec eux nous sommes dans la mythologie que l’on peut qualifier de traditionnelle.

Que la lettre des récits mythiques soit commune au Judaïsme et au Christianisme ne signifie pas que ces récits aient la même valeur culturelle pour les deux communautés. Ainsi en est-il, notamment, avec le Péché Originel. Pour les juifs ce mythe débouche simplement sur une certaine philosophie du Mal, pour les chrétiens il ne constitue rien de moins que le mythe inspirateur de leur propre religion : le Christianisme. C’est que, comme il est dit plus haut, la diversité des interprétations et des valeurs peut, en effet, être considérée comme un caractère très particulier, pour ne pas dire spécifique, du récit mythique.

Dans un second temps, nous verrons comment s’est élaborée la mythologie chrétienne proprement dite à partir de sa double matrice culturelle. Édifiée d’abord par quelques disciples de Jésus, elle a été complétée, au cours des siècles et jusqu’à une période récente, par les lettrés chrétiens, les Pères de l'Église et les Conciles.

 

Le mythe cardinal du Christianisme qui le résume presque à lui seul, dont les prémices constitutives sont apparues historiquement très tôt mais dont l’élaboration complète a demandé de nombreux siècles, est la Rédemption par le sacrifice d’un Homme-Dieu. Ce mythe héroïque vient comme une réponse au mythe hébreu du Péché Originel, péché ayant si gravement offensé Dieu qu'une telle offense appelait un sacrifice infini, la victime de ce sacrifice ne pouvant être que divine.

Le mythe de la Rédemption, qui va donc prendre le relais du mythe hébreu tout en s'inspirant largement des mythes de la culture gréco-romaine fortement implantée en Palestine, comporte lui-même plusieurs épisodes. Ce sont l’Incarnation de l'Homme-Dieu (conception et naissance de Jésus à partir d'une Vierge-Mère fécondée par un dieu), la Résurrection (événement traduisant la mort transitoire de Jésus-Christ) et l’Ascension (événement qui marque la fin de son séjour sur terre et son départ vers le monde surnaturel).

Ces trois événements constitutifs du mythe de la Rédemption qui se sont greffés sur des événements d’ordre historique vont de pair avec une certaine conception de Dieu : la Trinité. Selon ce mystère, Dieu est unique tout en comportant trois personnes égales : le Père, le Fils, future victime du sacrifice rédempteur et le Saint-Esprit. Événements et concept ont été élaborés parallèlement : on peut dire qu’ils font partie du même mythe même si chacun de ces éléments, compte tenu de ses implications culturelles, puisse être considéré à juste titre comme un mythe à part entière.

Ces mythes christiques édifiés sur la personne de Jésus par l’organisation chrétienne en ont généré deux autres au cours des siècles : le mythe eucharistique et celui de Marie la Vierge-Mère. Nous verrons que ce dernier comporte lui-même deux événements majeurs : la Conception virginale et l'Assomption et un développement théorique, l'Immaculée Conception.

Enfin, à l’instar de nombreuses traditions mythologiques, celle du Christianisme inclura ou inspirera des mythes de type eschatologique et prophétique. Ces derniers surtout marqueront particulièrement les mentalités occidentales au cours du XXe siècle.

 

Ainsi se dessine, avec son double enracinement juif et gréco-latin et dans une remarquable continuité spirituelle, la théo-mythologie du Christianisme, monument grandiose dont les éléments ne manquent pas de cohérence par leur enchaînement, même si, à l’image de ces temples et de ces antiques cathédrales dont la construction a demandé des siècles, la structure n’en est pas homogène. Cette étude se veut être une synthèse vue à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, étude aussi objective que possible, à propos d’un sujet au traitement fort délicat. Avec le Christianisme nous avons la chance exceptionnelle, grâce à de nombreux documents écrits, d'assister pendant deux millénaires à la formation et à l'évolution d'une mythologie des temps historiques au développement particulièrement riche. Par son niveau moral cette vaste construction mythique contraste de façon saisissante avec beaucoup d’autres traditions, mais elle reste néanmoins classique par bien des aspects. Inspiratrice de choix, de comportements et de coutumes, forgeuse de mentalités et de destins, fondatrice de structures marquantes des nations occidentales, elle constitue manifestement, avec ses conséquences heureuses et malheureuses, un élément majeur de notre civilisation.