Le Judaïsme

et l’invention du racisme culturel

 


Propos préliminaires

Race, pensée raciale, racismes

      

 

Suivant la définition que nous avons donnée, le racisme représente une certaine idéologie mettant en œuvre certains concepts qui vont générer sentiments et comportements. C’est dire notamment, d’une part que c’est l’inspiration qui fait le racisme, d’autre part que le racisme met en jeu deux sortes de personnages : des racisants (potentiellement racistes) et des racisés, les premiers nourrissant une hostilité systématique à l’égard des seconds non pas pour ce qu’ils font mais toujours pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire en tant que membres d’une communauté – d’une race – considérée à la fois comme différente et inférieure.


La notion de race : substratum du racisme

 

Remarquons tout d’abord que le terme de race emprunté au latin ratio est apparu au XVe siècle et qu’il désigne une famille, une lignée ou une espèce. Le Dictionnaire français-latin de Robert Estienne (1539) fournit comme équivalent domus, familia, genus, sanguis. Deux critères sont essentiels pour désigner ces groupes d’individus : leur aspect extérieur et/ou leur hérédité, ce dernier critère pouvant s’exprimer par les termes de naissance, de filiation, de sang... On trouve donc ce mot race dans la littérature écrite depuis cette période, mais aussi dans les traductions et les travaux divers relatifs au Moyen-Âge et à l’Antiquité grecque, romaine et juive. Quant au terme de racisme créé en 1932 il fut d’abord appliqué aux théories nazies appliquées aux Juifs. Comme le terme de race, nous l’appliquerons ici, suivant la pratique courante chez les auteurs et les traducteurs, à des réalités passées quelle que soit leur situation dans le temps mais jugées aujourd’hui racistes d’après les données historiques qui nous sont connues : des mots modernes pour des phénomènes ancestraux. Car, comme l’écrit Voltaire en 1756 dans son Essai sur les mœurs : « Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, soient des races entièrement différentes ». C’est dire que la conscience de race (par référence initiale au groupe auquel on appartient) et le racisme susceptible d’en découler (cette hostilité envers quelque groupe autre que le sien) sont immémoriaux et qu’en la circonstance, la pensée raciale a largement précédé l’invention des mots et leur introduction dans les dictionnaires. Comme l’écrit le paléontologue américain Stephen Gould « les préjugés raciaux sont aussi anciens que l’histoire connue ».

Voyons néanmoins ce que disent ces ouvrages de référence concernant le terme de race… 

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) il se définit ainsi :

1- Lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d'une même famille (Ex : il est d'une race illustre, ancienne ; il est d'une race de gens de bien ; il est de la race royale ; les trois races des Rois de France ; c'est un homme qu'on soupçonne d'être de race juive) ;

2- On dit par injure et par mépris race maudite ; méchante race ; les usuriers sont une race maudite ;

3- On dit en parlant à de petits enfants : méchante race, méchante petite race ;

4- Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes á cornes : ce chien, ce cheval est de bonne race.

Dans sa sixième édition (1832-1835), le dictionnaire, après avoir repris le sens de lignée et de lignage des éditions précédentes, ajoute : « Se dit, par extension, d'une multitude d'hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure : la race caucasienne ; la race mongole ; la race malaise... »

Quant au Littré, en 1866, il évoque notamment la race germanique, la race caucasienne, la race juive…

Dans sa huitième édition (1932-1935) le dictionnaire de l’Académie s’applique à préciser les qualités essentielles du groupe auquel est appliqué le terme de race : Se dit d'un groupe d'individus qui se distinguent d'autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance non pas à l'action du milieu, mais à une lointaine hérédité (Ex : la race caucasienne ; la race mongole ; la race juive ; une race pure ; une race métissée).

 

En pratique, le terme de race revêt deux sens très distincts :

 

Dans son sens courant, traditionnel, classique que l’on peut dire encore biologique le concept de race réunit un ensemble d’individus présentant en commun un élément physique concernant l’aspect du corps : couleur de la peau, forme du visage, taille… On parle de race blanche, de race noire, de race jaune… À cet élément qui d’emblée, à la simple vue, permet de distinguer les groupes humains vient automatiquement s’associer dans l’esprit des utilisateurs, un élément d’ordre héréditaire, c’est-à-dire une référence à des ancêtres communs où vont entrer les notions de filiation, de lien du sang, de lignée, de généalogie ou, à l’époque moderne, celle de patrimoine génétique.

 

Dans son sens figuré, que l’on peut qualifier aussi de métaphorique, le terme de race s’applique à une catégorie d’individus qui n’ont en commun que des traits tels que la nationalité, l’âge, la classe sociale, la religion, l’histoire, la langue (ou les langues d’une même famille), la profession, l’intérêt... En effet, la race n’est pas toujours une question d’ordre génétique mais plutôt de l’ordre des idées. C’est ainsi, par exemple, que l’on va parler de la race française, de la race des jeunes, de la race des patrons, de la race des chrétiens, de la race des voleurs, de la race des usuriers… Dans cette catégorie sont parfois utilisées, non sans pertinence, les expressions de race métaphysique pour marquer une lignée spirituelle, de race mentale, de race empirique à partir du rôle joué dans la société.

 

Bien entendu, dans certains groupes humains plus ou moins fermés sur eux mêmes, on peut imaginer que le terme de race puisse associer les deux sens précédents. Dans la civilisation occidentale la race juive souvent citée dans les dictionnaires est, comme nous le verrons, un exemple particulièrement caractéristique de cette association.

 

La race : un signifiant défectueux mais néanmoins incontournable.

Remarquons tout d’abord, compte tenu des deux sens dans lequel il peut être pris, que ce concept de race peut revêtir une certaine ambiguïté. Ainsi, chez les auteurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, époque où il a été largement utilisé, il y a souvent un passage inconscient des éléments somatiques héréditaires aux éléments culturels acquis. Comme on le sait, ce glissement de sens entre les deux catégories a fait couler beaucoup d’encre puisque l’interaction entre le somatique et le culturel ne saurait à la fois être niée dans son principe au nom de l’unicité de la personne et ne saurait non plus, tant les données sont multiples et complexes, déboucher sur quelque conclusion valable du point de vue scientifique.

Bien d’autres difficultés apparaissent dans l’emploi de ce concept dans son sens courant : son caractère indéfinissable lui enlevant toute valeur scientifique (la distance génétique qui sépare les individus de même race est comparable à celle qui sépare les individus de races différentes), sa fâcheuse capacité de métamorphoser une hostilité banale en racisme caractérisé, son utilisation rattachée particulièrement, dans la culture occidentale de notre époque, à l’expérience nazie…

Pour remédier à ces difficultés son remplacement par celui d’ethnie a été suggéré par plusieurs auteurs lorsque le groupe décrit est bien localisé dans un territoire. Dans le langage moderne les deux termes sont volontiers conjoints : origines raciales ou/et ethniques à moins qu’ils soient intimement liés : origines ethno-raciales. En fait, en associant presque toujours des éléments de culture (langue, rites, traditions…) et des éléments anatomiques apparaissant d’emblée à la vue, il ne saurait remplacer le concept de race qui, en pratique, reste pourvu de valeurs essentielles en tant que marqueur des différences entre les individus. Ainsi se révèle-t-il utile et opérationnel, par exemple, dans l’art vétérinaire ou dans l’art médical de la procréation assistée, pratiquant l’un et l’autre la sélection de certains individus dans une perspective jugée à tel moment comme représentant un progrès. Car, si dans le domaine du droit tout homme en vaut un autre et que l’inégalité naturelle ne saurait fonder une inégalité de droit conformément à un principe essentiel de la civilisation, il est non moins clair qu’il y a hiérarchie dans des domaines déterminés de la nature et de l’activité humaines : les sujets de grande taille sont a priori supérieurs à des sujets de petite taille dans le domaine de la course, les populations au mode de vie nomade ou pastoral ont des capacités de perception du milieu naturel supérieures à celles d’un citadin moderne...

Il y a donc lieu de considérer en pratique que la notion de race dans son sens courant est plus une donnée virtuelle qu’une réalité concrète (l’ADN en est le grand démonstrateur), qu’elle est impossible à définir de façon rigoureuse, notamment d’un point de vue scientifique ou législatif, mais qu’elle reste néanmoins un signifiant indispensable. Dans un rapport de 1951 intitulé Le racisme devant la science, l’UNESCO précise ainsi que « les anthropologues sont tous d’accord pour considérer que la notion de race permet de classer les différents groupes humains dans un cadre zoologique propre à faciliter l’étude des phénomènes d’évolution ». Quant à l’historien André Pichot il écrit à ce sujet que : « Nier l’existence des races ou remplacer le terme de race pas un synonyme en espérant un quelconque résultat en matière de racisme relève de la niaiserie ou de la mauvaise foi ».

Avec Michel Wieviorka, on peut constater par ailleurs « qu’il est rare qu’un acte ou un discours raciste, aussi isolé qu’il puisse paraître, n’en appelle à une communauté d’appartenance où la race est associée d’une façon ou d’une autre, à d’autres référents identitaires ». En sachant aussi que la race même dans son sens métaphorique peut – lorsque le sentiment d’appartenance à une communauté est particulièrement développé – revêtir un pouvoir de conditionnement des hommes au racisme non moindre que celui résultant de la race au sens propre. L’utilisation de ce concept apparaît donc comme devant toujours comporter quelques difficultés ; il convient d’en avoir conscience.

En définitive, il apparaît que la race est un concept défectueux, car qui dit race dit aussi frontière, différenciation et racisme potentiel, mais qu’il est en même temps irremplaçable.

 

Racisme «naturel», racisme «culturel», racisme réactionnel

 

Avant d’envisager ces différentes formes il y a lieu tout d’abord de considérer qu’à la base de tout racisme il y a un personnage-cible, l’étranger. Tout racisme commence, en effet, par la désignation de l’étrangèreté vue comme une donnée absolue, stable, immuable, irréversible. Ainsi que l’écrit Pierre-André Taguieff, « le racisme consiste à interpréter la distinction entre Nous et Eux, ou entre Nous et les Autres, comme une distinction entre deux espèces humaines, la première espèce – celle de l’énonciateur de la distinction – étant jugée plus humaine que la seconde, voire la seule véritablement humaine des deux ».

 

Le racisme "naturel" ou "instinctuel"

Penser le mot race à partir de la différence héréditaire apparaissant à la simple vue entre les espèces d’hommes est, avons nous vu à la suite de Voltaire, la chose la plus banale du monde. C'est dire que la présence de la notion de race dans l’inconscient et le comportement des hommes a largement précédé l'invention du mot et qu’elle est au fondement du racisme naturel.

Dans le cadre d'un instinct primordial d'auto-conservation dont la base est génétique notre cerveau reptilien il est logique de penser, à la suite de divers biologistes et généticiens, que la préférence communautaire, ou l’ethnocentrisme, « ce point de vue suivant lequel le groupe auquel on appartient est le centre du monde et l'étalon auquel on se réfère pour juger les autres », puisse être rattaché à la nature. « Certains phénomènes de dégénérescence du comportement social humain, phénomènes qui montrent des parallèles très poussés avec certaines modifications de comportement chez les animaux domestiques reposent manifestement sur une base génétique » a écrit l’éthologue Konrad Lorenz. Lévi-Strauss a, lui aussi, montré que cet « égocentrisme appliqué à l’ethnie » était une caractéristique universelle des sociétés humaines dont les membres possèdent un penchant plus ou moins prononcé à s’agréger à quelque groupe, à y puiser leur identité et, parallèlement, à exclure les autres.

Cette tendance peut s’appliquer à bien des groupements humains : groupements familiaux, politiques, religieux, associatifs, sportifs, amicaux… avec, bien entendu, des conséquences diverses. Il est humain et … normal de préférer sa vie à celle des autres ; il est humain de préférer ses parents à ses voisins ! Mais remarquons dès maintenant que la poursuite de ce raisonnement vers sa bande, sa patrie, sa nation, son parti, sa religion, sa race… peut s’avérer vite infirme, terriblement infirme et contestable d’autant plus que s’estompe souvent le sentiment de la responsabilité personnelle de l’individu qui s’absout de tout, tant qu’il fait ce que font ses semblables. Les solidarités intra ou intercommunautaires vont ainsi, dans certaines circonstances, s’exercer à l’encontre des membres d’une autre communauté humaine en se jouant des frontières diverses spirituelles ou géographiques. Dans les formes marquées du communautarisme qui veut que la communauté prévaut sur l’individu, il y aura les bons (ceux qui font partie de la communauté) et les méchants (les autres), il y aura de façon banale des solidarités et des alliances abusives, agressives, oppressives voire criminelles, génératrices de conflits sans cesse renouvelés.

Comme le constate Albert Memmi, « il y a en nous un terrain préparé pour recevoir et faire germer les semences du racisme pour peu que nous n’y prenions garde ». La banalité du phénomène, « son omniprésence dans l’histoire » semble bien confirmer ce point de vue selon lequel il s’agit d’une disposition (ou d’une tare) originelle des hommes, ces animaux sociaux qui, au sein de leur groupe, de leur clan, de leur tribu, de leur « communion », ont tendance spontanée à développer quelque mépris à l’égard des autres communautés, mépris qui dans les cas extrêmes peut être qualifié de xénophobie. La généralisation abusive : « tous les Anglais sont… » ; « tous les Arabes sont… », donnée immédiate toujours présente dans la moindre forme de racisme, n’est-elle pas particulièrement banale ? Certes, ainsi que l’écrit Delacampagne, « une réaction subjective et momentanée n’est ni toujours évitable ni automatiquement dangereuse » mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une tentation permanente pour tout individu, tentation à laquelle il succombe souvent et d’abord par paresse de langage.

Primo Levi, de son côté, vient appuyer la banalité, voire la naturalité, du phénomène : « Beaucoup d’entre nous, écrit-il, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que "l’étranger, c’est l’ennemi". Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits comme une infection latente […] Mais lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager »… Certes, il n’y a pas toujours de Lager mais à coup sûr l’émergence d’une forme de racisme.

 

Le racisme "culturel" (ou "idéologique") : la naissance de la pensée raciale

Les données précédentes d’ordre héréditaire, comme ce qui sommeille en chaque individu, ne sauraient suffire pour expliquer les sentiments et les manifestations xénophobes et racistes qu’on peut observer dans l’histoire. Le conditionnement des hommes est aussi de l’ordre de l’acquis : l'homme n'est pas seulement un être de nature avec des comportements génétiquement déterminés, instinctifs, mais aussi un être de culture. Il va théoriser tel sujet et, comme toujours, peuvent en résulter des réalités très contrastées : le meilleur et le pire. La civilisation, la philosophie, les religions sont venues modifier et faire évoluer profondément les dispositions naturelles des hommes. Les religions surtout : « le religieux est à la fois ce qui permet aux hommes de vivre, d’aimer et se donner et ce qui les pousse à haïr, à tuer et à prendre » constate Régis Debray. À partir de leurs textes sacrés elles vont, tantôt contribuer par l’éducation à réduire les oppositions et affrontements naturels, tantôt au contraire elles vont les promouvoir en fonction des valeurs qu’elles véhiculent dont les principales ont été jusqu’ici la Vérité, l’Élection divine, le Paradis, la Race…

C’est avec la naissance de la pensée raciale que l’on va parler de racisme culturel en se basant non pas sur des faits et des gestes dont les motivations peuvent être discutables mais sur les textes d’ordre religieux ou philosophique qui nous sont parvenus. Car, seuls des textes peuvent vraiment permettre de distinguer le racisme culturel du racisme naturel, de situer sa naissance dans le temps et de suivre son évolution à travers les siècles.

 

Si racisme naturel et racisme culturel mettent en jeu volonté de puissance et de domination, leur devenir et leur gravité ne sont cependant pas semblables. Avec le temps, il apparaît nettement que la première forme n’a pas la gravité de la seconde dans laquelle une pensée raciale structurée est inscrite dans des traditions ancestrales, mieux dans des textes contraignants ayant à la fois la prétention d’exprimer une quelconque vérité et l’intention d’établir des règles s’imposant à tous les membres d’une communauté. Le racisme naturel peut certes entraîner de sauvages et durables conflits mais un espoir de tolérance voire de réconciliation entre les antagonistes est toujours permis avec les progrès de la civilisation, de la démocratie et de l’humanisation qui réduit la composante instinctuelle… Dans le cas contraire, l’évolution d’un conflit ne peut, alors, qu’être tout autre.

 

Le racisme réactionnel à une agression racisante

Racisme naturel, racisme culturel… certes, mais il convient de distinguer aussi le racisme réactionnel. Sa place n’est pas négligeable dans l’histoire du racisme.

Si, face à une agression, il y a des contre-agressions qui peuvent n’être que légitime défense et n’être nullement de type raciste, il n’en est pas de même lorsque l’agression initiale est celle d’une société racisante : la contre-agression se fait pratiquement toujours sur ce même mode, tout au moins si l’agression initiale se prolonge un certain temps.

On peut aussi logiquement penser que le processus raciste réactionnel sera particulièrement violent si l’agressé est porteur lui-même d’une culture racisante.

 

Les formes associées de racisme

À côté des grandes formes précédentes de racisme il peut y avoir des formes associées. Le nazisme en est un exemple particulièrement caractéristique : il a éliminé massivement les Juifs, les Tziganes, les Slaves en tant qu'héritiers d'une certaine race mais aussi une foule d'opposants politiques, de handicapés, d’asociaux ou d'individus déclarés seulement inférieurs (Untermenschen) par une assemblée de seigneurs (Herrenvolk).


La pensée raciale et le racisme culturel

  

Face à la banalité du racisme, une question essentielle s’est toujours posée aux historiens : Quels sont les éléments qui, en s’associant, contribuent à édifier une pensée raciale potentiellement capable de générer des comportements racistes et qui permettent de considérer que tel groupe, telle communauté, tel régime a développé un racisme culturel ?

À cette question, et en suivant l’avis de divers auteurs, on peut répondre que ces critères sont représentés par l’existence de règles, théories, commandements, lois, règlements… pérennisés dans des textes promouvant, au sein d’un groupe et au nom d’une notion de race par définition irréversible, un système de séparation radicale basé sur le rapport supérieur/inférieur ou/et sur celui du pur/impur. Car ici le non-mélange est le critère de la pureté idéologique en matière religieuse ou philosophique : toute fusion est corruption. Comme l’écrit Bernanos en 1940, « ce qui importe aux races est de se garder intactes, incorruptibles, et le sentiment qui les exalte ne peut être que celui d'une supériorité absolue, d'une sorte d'élection mystique, indiscutable, incontrôlable, puisqu'elle leur a été conférée par le sang ; elle est la supériorité du sang […] Car tout ce qui ne leur ressemble pas est une menace à leur intégrité, à leur pureté ». P.A. Taguieff écrit de même avec pertinence : « La phobie du mixte ou de l’hybride porte principalement sur la descendance : ce qui est rejeté, c’est une descendance métissée perçue comme interruption de la continuité de la lignée, perte de ressemblance, dissolution de la continuité transgénérationnelle ». 

 

En pratique, deux critères essentiels sont nécessaires et suffisants pour parler du racisme culturel d’une société, d’une communauté, d’un groupe humain. Ce sont : une conscience de race chez les membres du groupe et une loi écrite interdisant dans ce groupe les unions inter-raciales. À ces dispositions sont néanmoins toujours associées, d’une part des contraintes à l’égard des personnes racisées telles que l’exclusion de certains emplois, charges et lieux de résidence, l’établissement de quelque frontière matérielle ou morale ou l’expulsion d’un certain territoire, d’autre part des sanctions pour les membres contrevenants de la communauté.

Quant aux violences diverses par lesquelles se manifeste toujours un processus raciste, remarquons que c’est aux violences d’ordre physique, celles du bras armé, que l’on pense généralement tant elles sont spectaculaires et présentes dans le quotidien des hommes. Elles donnent lieu à des récits historiques relativement objectifs rapportant des destructions de biens, des brutalités, des agressions, des expulsions, des assassinats, des tueries, des guerres, des génocides. Mais, comme nous l’avons remarqué, ces violences physiques ne sont pas seules en cause. À côté d’elles, dans la jungle des hommes, il en est d’autres non moins pernicieuses. Avant le coup de poing ou le fusil, associés à ces gestes ou pratiqués isolément, inventés parfois par tel individu dans l’intimité de sa personne mais bien plus souvent par un groupe d’individus solidaires, sont les actes verbaux qui prévoient de tuer au sens propre ou au sens figuré. C’est la (pré)méditation, la réflexion, la planification… accompagnant ou non l’acte brutal. Remarquons aussi que ces violences, qu’elles soient individuelles ou collectives (dans ce dernier cas on parle parfois de complot ou de conspiration), sont parfois fort subtiles, si subtiles même que les victimes peuvent ne pas identifier leurs agresseurs, voire ne pas être conscientes de l’agression elle-même. C’est dire aussi que ces violences multiformes peuvent n’être connues d’abord que de quelques initiés, lesquels garderont assez souvent leur secret, secret que des historiens laborieux, un jour plus ou moins lointain, s’appliqueront peut-être à dévoiler.

Toutes ces violences peuvent se traduire notamment par les mots de ségrégation, de discrimination, de séparation, d’infériorisation, de différenciation, d’exclusion, d’oppression, de domination… et conduire à la tyrannie, à la barbarie, à la persécution, voire au martyre.

 

En résumé


1) La notion de race est le substratum du penser race, de la conscience ou de l’esprit de race et du racisme.

2) Le mot race reste incontournable pour désigner l’appartenance à une certaine lignée d’individus, mais il est en même temps d’utilisation potentiellement dangereuse puisqu’en biologisant un groupe consciemment ou non, tout à la fois il conditionne et expose ses membres au racisme. Car une conception biologisante ne peut pas ne pas faire le lit d’une conception racisante.

3) Le racisme culturel, qu’il convient de distinguer du racisme naturel, peut être légitimement vu comme une maladie de l’esprit acquise au contact de quelque système de pensée ambiant et, à peine métaphoriquement, comme une maladie infectieuse. La notion de race est son agent causal lequel, à la manière d’un virus informatique pour le cerveau des ordinateurs, pollue l’esprit des humains. On peut ajouter que la présence de ce virus au sein d’une idéologie d’ordre religieux, philosophique ou politique, entraîne chez les individus qui en sont tributaires deux scénarios possibles. Tantôt le virus reste latent : il y a des porteurs sains (lesquels peuvent être néanmoins contagieux en transmettant le virus, voire la maladie) ; tantôt le virus, activé avant tout par l’environnement culturel et notamment religieux, devient virulent : il y a des porteurs malades et éminemment contagieux.

 

Par ailleurs, si la pensée raciale inspirant les manifestations qualifiées aujourd’hui de racistes au sens culturel du terme s’explicite principalement de façon relativement récente avec l’invention des mots race (au XVe siècle), antisémitisme (à la fin du XIXe siècle), racisme (en 1932), il est évident, contrairement à l’avis de quelques ethnologues suivant lesquels il s’agit d’un phénomène des temps modernes, qu’elle est bien antérieure et que c’est à juste titre que les historiens, et notamment ceux de l’antisémitisme racial, s’appliquent à dépister cette pensée chez les peuples de l’Antiquité. Toute conception suivant laquelle les Juifs sont tous porteurs de défauts héréditaires n’est-elle pas par définition d’essence raciste ?

À ce propos, on peut remarquer que l’Antiquité gréco-romaine a été particulièrement fouillée et a fait l’objet de nombreux travaux, tandis que l’exploration ethnologique de l’Antiquité hébraïque, dont les textes religieux et sacrés semblent avoir été largement immunisés contre la critique, est restée jusqu’ici pratiquement vierge. C’est pourtant là, comme l’a bien vu le philosophe Michel Onfray, avec l’invention dans la Torah de « l’inégalité ethnique, ontologique et métaphysique des races » que gisent les prémisses de la pensée raciale.